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Visite d'Etat aux Etats-Unis (23 au 26 avril 2018)

Du 23 au 26 avril 2018 j'ai eu la chance d'accompagner le Président Macron dans sa visite d'État aux États-Unis. La presse nationale et internationale s'est largement fait l'écho des événements majeurs de cette visite : déjeuner et dîners officiels, cérémonie à la Maison-Blanche, discours au Congrès, conférence de presse jointe, visite au Memorial Martin Luther King, séance de questions-réponses à l'Université George Washington. Les anecdotes et faits divers ont aussi été largement commentés, en particulier la fameuse "Affaire Dandruff" (dandruff = pellicule); les robes de gala ont été analysées, les discours décortiqués, les photos déjà détournées sur Internet (en particulier le moment où les couples présidentiels sont affairés à planter l'arbre !) Je ne répéterai donc rien de tout cela, et vais tâcher de vous fournir l'éclairage du parlementaire en visite.

 

Si le but essentiel de l'escorte est de rencontrer des personnalités du pays hôte, il ne faut pas sous-estimer l'importance des discussions franco-françaises dans un tel événement, non seulement dans les réceptions mais aussi dans les longs moments d'attente qui émaillent forcément une visite officielle. Quatre ministres étaient présents, de même que sept parlementaires (deux sénateurs et cinq députés; parmi lesquels trois LREM, trois LR et un Modem); et des dizaines de responsables du monde économique, culturel, scientifique... Dans un tel contexte les débats politiques nationaux sont dépassionnés au profit des comparaisons internationales et des discussions d'action stratégique (au hasard : suite du rapport sur l'enseignement mathématique; suite du rapport sur l'intelligence artificielle...). L'occasion était idéale pour discuter du secteur spatial avec Jean-Yves Le Gall et Thomas Pesquet (je vous recommande chaudement la BD dont il est le héros, dessinée par l'excellente Marion Montaigne), de l'avancement d'ITER avec Bernard Bigot, du lancement proche de la stratégie IA avec Antoine Petit, Président du CNRS, des dernières expérimentations d'Andros en matière d'inclusion du handicap, etc.

 

Bien sûr, et de façon plus cruciale, j'ai pu aussi discuter longuement avec des responsables français présents aux États-Unis : l'ambassadeur, la responsable de coopération scientifique, ou encore Vijay Balaji, chercheur indien-américain, expert en climatologie, lauréat du programme Make our Planet Great Again, qui va donc venir s'installer en France.

 

Avec mes collègues LREM Roland Lescure et Alexandre Holroyd (député des français d'Amérique du nord et d'Europe du nord, respectivement), nous avons profité d'un vide dans l'emploi du temps, avant le dîner à l'Ambassade, pour aller à la rencontre des militants marcheurs en Amérique (pour la plupart des français vivant aux États-Unis ou au Canada). Certains d'entre eux avaient fait le déplacement de loin... moment important, car l'action politique meurt si elle n'est pas relayée sur le terrain, et car les "expats" jouent un rôle essentiel dans le rayonnement d'une nation !

 

La seconde journée a été celle des cérémonies officielles. Après le discours à la Maison blanche, nous avons pu échanger quelques mots avec le couple présidentiel américain, puis discuter longuement avec les invités américains au déjeuner officiel. Parmi les personnalités présentes à ma table, il y avait Betsy DeVos, la secrétaire d'État à l'éducation dont la nomination a soulevé tant de contestation; Ed Royce, député républicain de Californie, considéré comme l'un des élus républicains les plus aptes à un dialogue bipartisan; ou encore Jenifer Cushman, chancelière de Penn State University, universitaire spécialiste de la littérature d'Europe centrale germanophone. Le cocktail également a été l'occasion d'échanges de vues avec des personnalités politiques républicaines. Une bonne partie du reste de la journée a encore été consacrée à des rencontres officielles entre parlementaires français et parlementaires américains, aussi bien républicains que démocrates, pour évoquer des sujets sensibles comme l'accord iranien sur le nucléaire, l'accord de Paris sur le climat, ou tout simplement la vie politique locale.

 

Des années durant, j'ai côtoyé le monde universitaire américain; mais dans cette journée j'ai rencontré plus de politiques américains que durant tout le reste de ma vie -- républicains, faux républicains appelés RINOs (Republicans In Name Only), démocrates. Le monde universitaire américain est massivement démocrate, et discuter avec autant de personnalités républicaines était très instructif. On a beau savoir qu'il y a un fossé entre démocrates et républicains sur bien des sujets, ou que le réchauffement climatique n'est pas considéré de même de part et d'autre de l'Atlantique, c'est tout autre chose que de le vivre dans les conversations privées ! ("We're not anti-environmentalist, but this Paris treaty is just UNFAIR for us against China!" (Rep) "I got an F rating by the NRA [National Rifle Association, qui, entre autres nombreuses actions, note les hommes politiques en fonction de leur sympathie pour le commerce libre des armes], I would'nt accept a single penny from them; Mike Pence has an A" (Dem) "We're all believers here, even if we don't always act like ones" (Rep) "Man, the speech of your President, it sounds like we just heard the leader of the free world" (Dem) "Einstein understood that there is no chance, he anticipated intelligent design!" (Rep) "We're leaving the Paris deal, and may be leaving the JCPOA: What an ABDICATION!" (Dem) "Federal State has done so many mistakes in education, I am a big fan of free school" (Rep))

 

Très intéressant aussi de comparer les statuts et les modes de vie des parlementaires. À l'occasion de la réforme des institutions on a pu faire la comparaison entre le Parlement français et le Parlement américain, mais ce sont des mondes différents. Un parlementaire américain a beaucoup plus de moyens (le budget du Parlement américain est environ 5 fois celui du Parlement français), toute une équipe (jusqu'à 18 collaborateurs !); il est aussi bien plus éloigné de sa base électorale (en gros 7 fois plus de citoyens par circonscription qu'en France) et des sujets du quotidien (même si son équipe peut fournir un service bien plus affiné).

 

Ces interactions nous rappelaient aussi que l'argent est indissociable de la vie politique américaine : parmi mes interlocuteurs de la journée il y avait une secrétaire d'État milliardaire, et un député qui a dépensé 3 millions de dollars pour sa campagne (à comparer aux quelques 60 000 euros maximum d'une campagne française: environ un facteur 10 pour la dépense par citoyen) Le Congrès américain est bien plus imposant que notre Assemblée nationale ou notre Sénat, les bureaux y sont gigantesques, les visites s'y succèdent sans arrêt. L'ensemble du système américain dégage une impression de stabilité considérable : sur le dernier quart de siècle (12 élections), le taux de réélection n'est descendu qu'une fois en-dessous de 90%; c'est ainsi qu'en 2017 il était à 97%... Et pourtant l'outsider Donald Trump a pu être élu, à la surprise générale. Mais l'Amérique, qui a toujours mêlé le grandiose à l'incompréhensible, n'en est pas à une contradiction près....

 

En coulisses, la journée a aussi été rythmée par de multiples contrôles de sécurité et par un protocole parfois envahissant (y compris un voyage en bus d'une centaine de mètres pour entrer dans le jardin de la Maison blanche...). Si la logistique était beaucoup moins millimétrée que celle de la visite d'État en Chine à laquelle j'avais aussi participé, l'ambiance y était aussi considérablement plus détendue !

 

Le troisième jour nous a permis de mieux appréhender le Parlement américain. Il y avait deux spectacles durant le discours du Président français (devant l'inscription "In God We Trust!") : le discours lui-même, et les réactions de la salle. Nous nous sommes levés pour applaudir avec la foule plusieurs dizaines de fois durant le discours. Mais ce ballet n'était pas sans subtilités. Alors qu'au début les montées et descentes couvraient tout le public, peu à peu on a vu se dégager des sujets sur lesquels les sensibilités politiques divergeaient. L'attitude du Vice-Président Pence et du Speaker Ryan étaient révélatrices aussi : selon qu'ils applaudissaient debout, ou applaudissaient assis, ou restaient de marbre, on pouvait lire leur niveau d'approbation. Sur bien des sujets les élus Républicains ont fait grise mine : la science (!), le réchauffement climatique, l'accord iranien sur le nucléaire, le protectionnisme, et les "fake news". A contrario, les Démocrates ont rechigné à se lever lorsque les frappes en Syrie ont été évoquées. Mais 9 fois sur 10, quand il y avait une dissension dans l'audience c'était le côté Républicain qui manifestait sa désapprobation. Sentir cela dans l'audience est très révélateur, et cela a été confirmé par la réception qui a suivi, où certains élus démocrates ne cachaient pas leur extrême enthousiasme, en particulier sur le passage où le Président français a répété "I believe" comme dans un manifeste.

 

Cette journée a continué avec ce qui a été pour moi le plus beau moment de toute la visite : la promenade du Président en compagnie du député John Lewis, ancien compagnon de route de Martin Luther King ("Dr King", comme le dit Lewis, dans un pays où les titres universitaires sont arborés fièrement); d'abord auprès du Mémorial Martin Luther King, puis sur le chemin de l'Université George Washington. Ces quelques centaines de mètres ont été l'occasion de rencontres spontanées, d'abord avec les visiteurs du Mémorial, puis avec les grandes foules d'étudiants qui avaient eu vent du restaurant où il déjeunait et étaient venues l'attendre. Sur le terrain, le Président était concentré, s'attachant à rendre visite à tous les groupes, serrant des mains en quantité, acceptant des échanges houleux avec quelques étudiants qui protestaient contre l'intervention en Syrie. Le symbole était majeur : au delà des rencontres officielles, la France s'adressait directement à la jeunesse, aux étudiants qui s'occuperont de transformer le monde.

 

Le voyage retour a été l'occasion d'un "debriefing" collectif précieux; mais le travail ne fait que commencer. J'accompagnais la visite d'État en tant que coordinateur de la mission intelligence artificielle; j'ai pu m'y faire une idée bien plus précise de la politique américaine, et laisser mon rapport en mains propres à deux députés influents, avec des échanges suffisamment intenses pour être assuré qu'une suite pourra être donnée. Ma première visite aux États-Unis, en 1998, n'avait duré qu'une semaine mais elle avait permis de poser les premiers jalons de nombreuses aventures universitaires; cette première visite en tant que politique a aussi été l'occasion de poser des jalons, pour la suite de l'aventure.

 

Pour conclure ce billet d'ambiance, quelques questions plutôt que des réponses... Après tout, dans ma carrière de scientifique, les rencontres importantes ont été celles qui ont permis de poser des questions. Voici donc trois questions qu'il était naturel de se poser après cette visite:

 

- Verrons-nous un jour les États-Unis de retour à la table de négociation pour un accord mondial sur le climat, voire de retour dans l'accord de Paris comme l'a souhaité le Président Macron ? Les discussions avec les "vrais Républicains", et leur attitude au Congrès, ont bien montré qu'il y a là des barrières idéologiques fondamentales, et une défiance énorme vis-à-vis du statut de la Chine; et pourtant nous avons des témoignages des militants nous indiquant que les politiques Républicains se convertissent peu à peu...

 

- Qu'adviendra-t-il de l'accord sur le nucléaire iranien, que le Président Trump a publiquement voué aux gémonies (et qualifié de stupide, catastrophique, incompétent, pire possible, terrible, horrible, etc.), que le Président Rohani a dit ne pas vouloir changer, que le Président Macron a proposé de réécrire ? La France va-t-elle avoir un rôle de médiation à assumer ? Échéance importante qui arrive à grande vitesse : le 12 mai, où l'on saura si les États-Unis sont prêts à accepter la relaxe de certaines sanctions envers l'Iran. Si vous voulez avoir une discussion vivante, satirique, engagée et bien informée du dossier, vous pouvez écouter le John Oliver show qui lui est consacré. À l'heure où j'écris, un rebond spectaculaire se produit avec la déclaration publique du Premier ministre israëlien, Benyamin Netanyahou (lui-même sous le coup d'accusations embarrassantes de corruption avec des médias), accusant l'Iran, sur la base de renseignement secret, d'avoir préparé un programme nucléaire secret... Sera-ce plus ou moins influent, plus ou moins convaincant, plus ou moins faux que les révélations américaines sur les "armes de destruction massives irakiennes" en 2003?

 

- L'État fédéral américain va-t-il continuer à se défier des opinions scientifiques, au point de ne plus avoir aucun conseil scientifique pour la Présidence ? à laisser les grands acteurs privés fixer le développement des technologies de pointe ? Et parallèlement, l'État fédéral va-t-il continuer à se désengager de l'éducation nationale publique au profit des États et de l'éducation privée ? Pour l'instant aucun signe de réponse négative.

 

- À l'heure où plusieurs pays font tant d'efforts pour restaurer la confiance des citoyens dans la vie politique, les États-Unis vont-ils continuer à se satisfaire du niveau actuel de concentration des pouvoirs et de brassage d'argent ? Le scandale de Facebook et Cambridge Analytica a mis en lumière le manque de maîtrise des enjeux numériques par les députés et sénateurs américains, est-ce que cela va motiver l'émergence de nouveaux profils plus techniques (comme la climatologue Jess Phoenix qui fait actuellement campagne pour entrer au Congrès...) Verra-t-on un jour des limitations aux dépenses de campagne des candidats au Congrès américain ?

 

To be continued!

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