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Déplacement au Cameroun et au Bénin

Déplacement du 27 avril au 4 mai pendant la suspension des travaux parlementaires

Du 27 avril au 4 mai, j'ai été en voyage au Cameroun, puis au Bénin, pour soutenir des projets d'enseignement supérieur. Bien sûr, c'était parfaitement dans la ligne des orientations tracées par le Président Macron à l'occasion de son discours de Ouagadougou; mais cela s'inscrivait aussi dans les activités de coopération scientifique que je mène depuis des années Afrique. C'est donc l'occasion de vous en dire plus sur ce sujet qui me tient à coeur, où la science et la politique se rejoignent !

Petit flash-back

En 1998, tout jeune docteur, j'ai été invité pour un court séjour de recherche à Georgia Tech, Atlanta; j'ai eu la chance d'y rencontrer Wilfrid Gangbo, un mathématicien béninois de renom, spécialiste du transport optimal, qui allait avoir une grande influence sur ma carrière... C'est lui, en particulier, qui m'a permis d'effectuer mon premier séjour de professeur invité, point de départ de mon premier livre. (Pour la petite histoire, Wilfrid souhaitait s'établir en France dans les années 90, mais les conditions de visa que notre pays lui offraient n'étaient pas au niveau... il est donc parti aux États-Unis où il a fait une carrière éblouissante, tant pis pour nous !)

En 2010, Wilfrid organisait un colloque mathématique international au Bénin, où il m'avait invité avec plusieurs de nos collègues. C'était mon premier contact avec l'Afrique subsaharienne, et je suis immédiatement tombé amoureux de ce continent. Étudiants assoiffés de savoir, ambiance chaleureuse, enjeux de développement inouïs, grands défis. Depuis 2010 j'y suis donc retourné à de nombreuses reprises pour promouvoir des projets d'enseignement supérieur et de recherche -- je n'ai pas tenu un compte précis mais il a dû y avoir au moins 8 voyages au Sénégal, 6 au Cameroun, 4 au Bénin, 1 au Rwanda... À chaque fois le programme est partagé entre conférences, colloques, discours, discussions, rencontres en tous genres. Au fur et à mesure des années j'ai ainsi pu échanger sur le sol africain avec des milliers d'étudiants, de nombreux professeurs, ambassadeurs, chargés de coopération culturelle et scientifique, hommes et femmes politiques... Et surtout, dans chacun de ces pays j'ai pu nouer des relations privilégiées avec quelques interlocuteurs de confiance.

L'un de mes meilleurs souvenirs de cette aventure africaine est le MOOC (FLOT selon l'acronyme français) sur les équations différentielles que j'ai monté avec mon collègue Diaraf Seck de l'Université Cheikh Anta Diop à Dakar. Le montage a été toute une aventure... Je tournais à Paris, il tournait à Dakar (sauf l'épisode final tourné ensemble à Mbour), les animations étaient faites à Nice, les exercices et le montage à Paris, la coordination à Lyon. Pour de nombreuses raisons nous n'avons pu donner à notre cours autant d'impact que nous l'aurions souhaité, mais cette expérience a été un grand bonheur, me permettant de toucher du doigt de nouvelles formes d'interaction passionnantes dans l'enseignement supérieur, avec leurs possibilités et leurs limites. Cela a été épuisant (compter au moins 5 fois plus de travail pour un FLOT que pour un cours classique), mais cela en valait la peine !

La coopération nord-sud doit s'inscrire dans une vision systémique, et c'est ce que j'ai toujours fait, m'inscrivant moi-même dans les projets initiés par d'autres : Neil Turok, Vincent Rivasseau, Thierry Zomahoun, Jim Simons... Comme j'ai pu le constater en de multiples occasions, la plus grande des complications n'est pas le manque de crédits, mais la difficulté à trouver la bonne architecture humaine, la bonne gouvernance, les bonnes relations de confiance entre acteurs. Dans le processus, il arrive que l'on se retrouve hors jeu, que l'on subisse des revers; mais l'affaire est suffisamment passionnante pour que l'on s'accroche ! C'est aussi par souci d'insertion dans le paysage que j'ai toujours fait cours en tandem avec des enseignants locaux, en particulier Diaraf Seck et Blaise Tchapnda (maintenant en poste au Rwanda).

La coopération doit aussi se construire en immersion culturelle; d'abord parce que vous ne pouvez pas faire progresser les projets si vous ne comprenez pas l'environnement; ensuite parce que vous ne pouvez rien faire si vous n'aimez pas sincèrement le pays dans lequel vous oeuvrez !

Et la coopération doit aussi se construire dans la durée, sans quoi vos efforts ne servent de rien ! C'est pourquoi j'ai mis un point d'honneur à retourner en Afrique tous les ans, pour une durée minimale de deux semaines. J'ai ainsi pu participer à de nombreux conseils scientifiques, et participer ou assister à la naissance, à l'évolution, au succès ou à la mort d'un certain nombre de projets. J'ai ainsi été témoin du déploiement du réseau des African Institutes of Mathematical Sciences (AIMS), du Next Einstein Forum (NEF), des Centres d'Excellence Africains (CEA) soutenus par la Banque Mondiale, des projets de la Fondation Simons, du projet béninois de Sèmè City...

Et c'est pourquoi, en cette fin avril 2018, j'ai profité de la coupure des travaux parlementaires pour retourner dans deux des contrées africaines qui me sont chères : le Cameroun et le Bénin.

Les collègues m'y avaient vu à de nombreuses reprises, et ma visite y était planifiée de longue date. Mais c'était la première fois que je revenais avec une casquette de député... On m'a posé la question avec un certain sérieux : faut-il t'appeler Professeur ou Honorable maintenant ? ("Honorable" est le titre que l'on donne couramment, en Afrique anglophone comme francophone, aux députés... et pour ce qui est de "Professeur", il faut savoir que l'on prononce ce titre bien plus souvent, et avec plus de déférence, qu'en France). La logique voudrait que l'on donne la préséance à "Professeur", qui est une fonction pour la vie; mais comme vous l'aurez deviné, je ne suis de toute façon pas très à cheval sur ce genre de formalités !

Première partie : Cameroun

La première étape fut le Cameroun ! L'Afrique centrale dans sa splendeur, avec ses centaines d'ethnies et de langues, et ses paysages multiples qui permettent aux camerounais de dire, avec fierté, que leur pays est "l'Afrique en miniature" -- encore plus avec la coexistence d'anglophones et de francophones, et le mélange des religions ! Au dîner à l'ambassade, il y avait 8 scientifiques camerounais : ils ont été bercés par 8 langues maternelles complètement différentes.

J'ajouterai, sur une note plus légère, que le Cameroun est le pays connu de moi où les couleurs du drapeau africain s'incarnent le mieux -- le vert de la végétation, le rouge du sol, le jaune des taxis. Et bien sûr, l'Afrique centrale est réputée pour ses saveurs variées : le délicat gluant du gombo, la subtile amertume du ndolé, la franche amertume des noix de cola, les nombreuses variétés de mangue... Le Cameroun est aussi, comme on le sait, un pays complexe : au-delà de la stabilité politique, le pays doit faire face à la guerre au nord, au manque de sûreté des frontières, aux velléités séparatistes de quelques bandes organisées dans la partie occidentale anglophone. Cela a valu à l'ouest du pays, l'an passé, de se retrouver privé d'Internet pendant trois mois complets !

La deuxième étape fut le Bénin, et cette fois c'est le bissap qui a joué son rôle de madeleine proustienne pour me rappeler que j'étais bien en Afrique de l'ouest. Le poisson à la béninoise, le fromage peul, le plantain sont venus compléter le tableau. Mais le Bénin, au delà de la chaleur et de l'ouverture peu communes des habitants, c'est aussi un pays mystérieux où le goût pour la sorcellerie semble parfois s'être réincarné dans la bureaucratie, où les disputes peuvent facilement devenir homériques, et où l'on garde le souvenir du puissant royaume du Dahomey, avec ses lois implacables et complexes qui s'appliquaient même au roi, ses féroces amazones, ses rituels omniprésents, sa célèbre religion d'État (le vaudou !) et son incroyable violence, comme l'a si bien mis en scène Bourgeon dans Les Passagers du Vent.

Dans un cas comme dans l'autre, le contexte et l'histoire, aussi bien politique qu'universitaire, influent sur les conditions de travail, et distribuent des atouts et des handicaps aux centres de recherche. Au Cameroun, la localisation dans la partie ouest du centre de recherche AIMS-Cameroun et de l'Université partenaire de Buea est à la fois un gage d'ouverture vers le monde anglophone et une source de complications. Au Bénin, l'Institut de sciences mathématiques et physiques, situé à Dangbo et pionnier en la matière, attire certains des meilleurs étudiants africains dans ces disciplines. Au Cameroun, le père Cagnac, spécialiste de physique statistique et de relativité générale, a formé toute une génération d'analystes. Le Bénin a été marqué par l'influence de Jean-Pierre Ezin et Norbert Hounkonnou, dont les divergences de vues sont aussi devenues célèbres. Les relations complexes entre les petites structures telles que AIMS-Cameroun, l'IMSP, l'École normale supérieure de Yaounde, et les grandes structures telles que les puissantes universités d'Abomey-Calavi ou de Yaounde 1, sont à bien prendre en compte. Le projet du Président Talon de développement d'une cité de l'innovation au Bénin vient aussi ajouter à la richesse du tableau. Je ne vais pas continuer plus longuement : mon but ici est juste de faire sentir que la coopération scientifique ce n'est pas juste aller sur place et faire des cours, c'est tenir compte de très nombreux paramètres liés à l'histoire, à la géographie, au contexte politique et scientifique, qui s'apprennent dans la durée.

Et maintenant, il est grand temps de passer au contenu proprement dit de ces visites ! Au Cameroun, mon admirable collègue Mama Foupouagnigni, toujours sur la brèche, m'avait préparé un programme d'une grande densité. Pour commencer, j'ai participé à la séance inaugurale du Conseil de AIMS-Cameroun, qui fut l'occasion de dresser un bilan de plusieurs années d'activité, et d'évoquer l'avenir, en particulier la candidature de ce centre au prochain appel d'offres de la Banque mondiale. Je n'étais pas le seul européen autour de la table, puisque l'on y retrouvait aussi mon collègue italien Marco Garuti, directeur académique des études dans ce centre. Ensuite il y a eu le voyage de Yaounde à Limbe -- 6 heures de route difficile -- pour retrouver les élèves d'AIMS-Cameroun, dans une salle qui m'est très familière... je leur ai proposé deux conférences, et aussi de longues séances de questions-réponses. De retour à Yaounde, je me retrouvais à discuter avec un groupe d'élèves de l'École polytechnique de Yaounde; puis à l'École normale supérieure de Yaounde pour co-animer une table ronde avec des inspecteurs, venus de tout le pays, sur le thème de l'éducation. Puis il y eut des rencontres avec de nombreux universitaires, une visite à l'Assemblée nationale, un dîner à l'ambassade, des rencontres avec deux des ministres les plus concernés.

Mama avait mis un point d'honneur à profiter au mieux de mes thèmes de spécialité -- en recherche bien sûr, mais aussi de par mes missions sur l'enseignement mathématique et sur l'intelligence artificielle; en fait, les discussions et tables rondes ont bien montré que tous les problèmes que nous rencontrons en France sur l'éducation se retrouvent aussi au Cameroun (parfois avec des circonstances aggravantes, parfois avec des circonstances atténuantes). Mama a cette vision, que je partage entièrement, selon laquelle un centre universitaire ne peut pas se cantonner à l'enseignement supérieur : il lui faut aussi contribuer à la formation des enseignants, aux liens avec les entreprises et le progrès technologique, et au lien avec le grand public. En bref, il s'agissait d'optimisation de compétences, dans tous les sens du termes !

2ème partie : Bénin

Au Bénin, au delà de mes collègues mathématiciens et des officiels, j'ai eu plaisir à rencontrer le passionnant physicien Thierry D'Almeida, bénino-français, chef de laboratoire au CEA. Thierry a été formé en France, en Angleterre, aux États-Unis, et dans le monde entier -- dans le monde confraternel et mystérieux des synchrotrons, ces grands équipements qui fournissent des sources de lumière cohérentes utiles à toutes sortes de recherche, de la physique fondamentale à la paléontologie en passant par la pharmacie et l'énergie. Thierry et moi avons donné des exposés à l'Institut de Sciences mathématiques et Physiques : moi sur l'Intelligence artificielle et lui sur les synchrotrons; au-delà des interactions passionnées avec la salle, ce fut l'occasion pour nous de nous connaître et d'en apprendre bien plus sur nos sujets respectifs. Thierry est porte-parole du projet international de construction d'un synchrotron en Afrique (le dernier continent à ne pas en être équipé) et venait sensibiliser les meilleurs étudiants béninois à cette problématique passionnante; il fut émerveillé d'y découvrir une étudiante béninoise de grand talent, entourée de toute une petite équipe. Une intense réflexion s'engagea sur la meilleure façon d'aider ces talents à se développer, et d'enrichir leurs projets avec des technologies dont ils n'avaient jamais entendu parler...

Ajoutez à cette visite à l'IMSP des discussions à Yaounde avec le recteur de l'Université d'Abomey-Calavi, avec toute l'équipe qui travaille auprès du Président Talon sur l'émergence du projet Sèmè City, et avec un jeune étudiant camerounais que j'ai eu dans ma classe quand il était au Cameroun et que je m'apprête à encadrer... Pour parachever ce programme bien rempli, il y eut une visite de stands de coopération Europe-Afrique, et une cérémonie en l'honneur de la francophonie ("Dis-moi dix mots") où j'ai eu l'occasion de remettre officiellement quelques prix et de prononcer un petit discours sans prétention sur la francophonie et les sciences -- "C'est avec des mots que l'on met le monde en équations", c'est ainsi que j'ai entamé. Cette cérémonie s'est achevée par un spectacle de danse, chant, musique qui était tout à la fois joyeux, virtuose et envoûtant, dans lequel les dix mots sélectionnés pour la francophonie cette année (accent, bagou, griot, griotte, jactance, ohé, placoter, sussurer, truculent, voir, volubile) trouvaient tous leur place naturelle. Splendide ouvrage !

L'Institut de France au Bénin a la chance d'avoir un directeur hors du commun, Jean-Michel Kasbarian, dont l'énergie infinie est en proportion de son amour pour l'Afrique. Grâce à lui et à ses collègues, j'ai eu droit à un programme culturel de rêve comportant des expositions artistiques (collection de "récades", fresques dessinées par de grands artistes de continents variés, éblouissantes sculptures de Rémy Samuz), un concert enthousiasmant de Mbouillé Koité (neveu d'un célèbre griot-chanteur malien), qui fit danser l'audience avec entrain, une visite des palais royaux d'Abomey et du marché Vaudou, le tout agrémenté d'au moins six heures de cours sur l'histoire et la culture locales.

Cette visite africaine était la première où je ne me suis pas embarrassé des habituels antipaludiques aux effets secondaires bien connus (une violente crise d'urticaire est restée particulièrement vivace dans ma mémoire) : cette fois ci j'ai plutôt fait confiance à la tisane d'Artemisia, qui a déjà sauvé, il y a quelques années, mon ami Alexandre Poussin d'une grave forme de paludisme. Et je compte bien refaire le trajet avec Artemisia à l'avenir !

Je suis rentré en France avec de précieux trésors : des litres de miel camerounais au fort parfum, offerts par un collègue mathématicien et apiculteur; quelques objets d'artisanat évoquant pêle-mêle les pygmées, les tribus du Cameroun, le royaume du Dahomey. Et surtout des promesses de continuation de belles collaborations et de grands projets !
 

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